Cette saison en collaboration avec notre parrain officiel Actual, 5ème acteur sur le marché du travail et de l’emploi en France, nous allons partir à la rencontre d’anciens joueurs du club qui ont effectué une reconversion hors du milieu du football. Pour ce troisième épisode, nous avons échangé avec Christophe Ferron. L’ancien défenseur central des Merlus évolue aujourd’hui dans le milieu carcéral en tant que moniteur de sport à Condé-sur-Sarthe. Il nous explique les raisons de cette reconversion. Entretien.
Christophe, pourquoi une reconversion dans le milieu carcéral il y a une dizaine d’années ?
Après ma carrière de joueur, je me suis reconverti comme entraîneur. À cette période-là, mon ex-femme était originaire d’Alençon, donc je suis revenu m’y installer. J’ai entraîné dans différents clubs, notamment du côté de Vitré, près de Rennes, mais je vivais seul, car ma femme est restée à Alençon. À un moment, elle a eu de sérieux problèmes de santé. J’ai alors tout arrêté. C’est à ce moment-là qu’une connaissance, un ami moniteur de sport au centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe, m’a proposé de venir travailler avec lui. Au début, j’étais assez réticent. Cette prison est connue, aujourd’hui encore, comme l’une des deux prisons à haute sécurité en France. Mais avec le temps, j’ai accepté, et c’est comme ça que je suis entré dans le milieu carcéral.
Fallait-il une formation particulière ?
Non, il fallait simplement le BE1, le Brevet d’État premier degré. J’étais déjà diplômé à l’époque où j’étais entraîneur, donc je remplissais les conditions.
Comment se sont passés vos débuts ?
Pour être honnête, les deux ou trois premiers jours, je me suis demandé si j’allais tenir longtemps. On change complètement d’univers. Mais très vite, j’ai compris que ce métier ne se limitait pas au sport : on est aussi psychologue, médiateur, parfois même confident. Ce qui m’a plu, c’est le relationnel. Pas seulement avec les détenus, mais aussi avec les surveillants. C’est un monde que je ne connaissais pas du tout, et il m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses.
Votre passé de joueur vous a-t-il aidé ?
Oui, clairement. Dans le milieu carcéral, les nouveaux sont toujours testés. J’ai été accepté assez rapidement par les surveillants, puis par les détenus. Certains profils très durs étaient très réticents au départ. Quand ils ont appris que j’avais eu une carrière de footballeur professionnel, les rapports ont changé. Il y a un respect lié au sport. En prison, le sport est une véritable bouffée d’oxygène. Les détenus sont très compétiteurs, très sportifs. Le fait d’avoir évolué à haut niveau, même sans avoir fait une immense carrière, ça impose quelque chose.

Ils ont cherché à vous challenger ?
Oui, surtout au début, notamment sur le foot. On a parfois joué ensemble. Et même si ça peut paraître un peu bête à dire, à partir du moment où, dans un domaine précis, vous êtes meilleur qu’eux, le respect s’installe.
Votre passé d’entraîneur vous sert-il encore aujourd’hui ?
Oui, mais surtout dans la gestion humaine. En milieu carcéral, il y a beaucoup d’ego, énormément de tensions. Ça peut très vite dégénérer. Mon expérience m’aide à gérer les conflits avant qu’ils ne prennent une autre ampleur. Comme dans un vestiaire, il faut savoir composer avec les personnalités. Ici, c’est encore plus vrai.
Quelles qualités faut-il pour ce métier ?
Le relationnel, avant tout. Et aussi l’âge. J’ai la chance d’être plus âgé que la majorité des détenus, et ils respectent beaucoup ça. J’ai vu de jeunes collègues de 20-25 ans qui n’étaient pas du tout traités de la même façon. Il faut être droit, honnête et franc. Même si ce qu’on dit ne plaît pas, ils l’acceptent. En revanche, si on essaie de les manipuler, là, ça peut devenir très dangereux. La confiance existe, mais elle reste toujours limitée. Malgré tout, en dix ans, je n’ai jamais eu de souci.
Votre métier comporte aussi des moments extrêmes…
Oui. On ne sait jamais vraiment comment une journée va se passer. En mars 2019, nous avons vécu un attentat au sein de l’établissement. Ce n’était pas meurtrier, mais ça a failli l’être. La personne qui a commis l’attaque, je l’avais côtoyée quelques semaines auparavant. Quand on voit le RAID arriver en hélicoptère, ce n’est pas du cinéma. Ce sont des images qui marquent à vie. Après l’attentat, l’établissement a été bloqué pendant trois semaines. Les CRS sont intervenus. C’était très compliqué. Aujourd’hui encore, les relations sont plus méfiantes. Les surveillants qui ont été attaqués sont toujours marqués.

Ce métier vous a-t-il changé ?
Oui, énormément. Quand j’étais joueur, je savais déjà qu’on était privilégiés, mais aujourd’hui je m’en rends encore plus compte. On est chouchoutés, protégés, bien payés, bien logés. À côté de ça, je vois des surveillants pour qui la vie peut basculer du jour au lendemain. Ça fait relativiser. Quand on est joueur, on n’a pas le droit de se plaindre.
Y a-t-il malgré tout du positif ?
Oui, bien sûr. Même si on est toujours sur nos gardes, il y a des moments très humains. Certains détenus sont attachants, ce qui peut paraître paradoxal. À Condé-sur-Sarthe, il y a des narcotrafiquants, mais aussi un Quartier de Prise en Charge de la Radicalisation (QPR). Depuis son ouverture en 2018, je travaille dans ce bâtiment. Certaines personnes ont des parcours de vie terribles. Elles ont grandi dans des contextes où la violence et l’endoctrinement faisaient partie du quotidien. En détention, certaines découvrent une autre réalité. Pas toutes, évidemment, mais quelques-unes changent réellement.
Quel a été votre parcours après votre carrière de joueur ?
Je ne savais pas vraiment vers quoi m’orienter. J’ai entraîné à Alençon, à Vitré, puis la réserve du Mans entre 2016 et 2018. Ensuite, j’ai coaché les U18 à La Suze-sur-Sarthe. Depuis 2019, j’ai arrêté le foot. Les mentalités m’ont fatigué, et je ne m’y retrouvais plus. Et puis ça me permet d’aller voir jouer mon fils, qui évolue à Vire en National 3.
Quels souvenirs gardez-vous de votre passage au FC Lorient (1999-2003) ?
Que des bons souvenirs. Sportivement et humainement, c’est le club qui m’a permis de découvrir la Ligue 1, de jouer deux finales de coupe, et de vivre des moments incroyables. J’ai passé 13 ans à Laval, mais en quatre ans à Lorient, je me suis senti chez moi. Le groupe était exceptionnel. Même sans centre d’entraînement, c’était un plaisir de se retrouver chaque matin. La saison 2000-2001 reste gravée. On n’avait plus de président, le club était fragile financièrement, mais on n’a jamais été aussi solidaires. Avec Antony Gauvin, on faisait le lien entre l’association et les pros. On était unis, et c’est sans doute ce qui nous a permis de monter en Ligue 1. Franchement, les quatre années à Lorient, sportivement, ce sont les meilleures de ma carrière.
